Tech For Cyber : Comment rendre la Cyber plus inclusive ?

Tech For Cyber : Comment rendre la Cyber plus inclusive ?

Organisé en partenariat avec le Cesin (Club des Experts de la Sécurité de l’Information et du Numérique), la table ronde « Tech For Cyber » était consacrée au thème de l’inclusion dans la filière Cyber. Aux côtés de Mylène Jarossay, Présidente du Cesin et RSSI du Groupe LVMH, Advens a réuni Jean-Marc Potdevin, fondateur du réseau Entourage et de LinkedOut, le réseau social des personnes exclues, Manon Léger, fondatrice de Latitudes, plateforme de compétences technologiques, Maryline Laurent, Directrice du département RST (Réseaux et Services de Télécommunications) de Télécom SudParis et Thomas Saillard, responsable du cabinet de conseil Innov and Co.

Les métiers de la Cyber restent méconnus des femmes

Mylène Jarossay, a immédiatement fixé les enjeux de l’inclusion pour le secteur, notamment l’intérêt de tous les acteurs de la filière à accueillir plus de femmes dans leurs rangs : « On sait qu’il manque 3 millions de personnes dans le secteur de la cyber. Les Etats-Unis cherchent à atteindre la barre de 20% de femmes dans la cyber d’ici fin 2020. Il est indéniable qu’il faut agir et si les femmes sont très sous-représentées dans nos métiers, cela n’a qu’un temps. Nous devons faire connaître, valoriser et démocratiser nos métiers. » Celle qui a pris la tête du CESIN en juin 2019 reste l’une des rares femmes RSSI en France et souligne la méconnaissance des métiers de la Cyber par les femmes. « Quand on les interroge sur les raisons pour lesquelles elles ne choisissent pas la Cyber, 70% des femmes déclarent mal connaître les métiers de la Cyber. Nous devons mieux faire connaître notre secteur, d’autant plus que le portefeuille de métiers s’est beaucoup élargi ces dernières années. Il s’est créé tout un éventail de spécialités, ce qui permet aussi d’accueillir plus de diversité et la diversité hommes/femmes est une diversité qu’il faut aujourd’hui promouvoir. »

Maryline Laurent, Directrice adjointe du département RST de Télécom SudParis mais aussi Co-fondatrice de la chaire Institut-Mines-Télécom « Valeurs et politiques des informations personnelles » confirme le manque de représentation des femmes dans les promotions des écoles en cybersécurité. « Si nous avions une représentativité de l’ordre de 20% de femmes dans nos filières Cyber, nous serions déjà très satisfaits ! Améliorer la part des femmes dans les formations en cyber passe selon moi par une meilleure représentation des femmes dans les médias. Les étudiantes doivent pouvoir s’identifier à des femmes expertes pour se projeter dans les métiers de la Cyber. Plus il y aura de représentativité dans les médias, plus il sera naturel pour les jeunes femmes de se tourner vers ce type d’études. »
 

Quand la différence est un réel atout pour l’entreprise

Ce qui est vrai pour les femmes l’est tout autant pour des personnes en situation de handicap ou des personnes tout simplement différentes. Thomas Saillard, responsable du cabinet de conseil Innov and Co et directeur d’un établissement promouvant la diversité dans le numérique, propose notamment des profils autistes Asperger sur des projets Cyber : « Je mène moi-même des tests de sécurité et ce type de tâches n’est en rien incompatible avec l’autisme Asperger, bien au contraire ! » Avec ses associés, Thomas Saillard prêche la bonne parole auprès des entreprises pour leur expliquer pour nous avons toute notre place dans les entreprises. « L’autisme Asperger nécessite sans doute un peu de bienveillance, une envie de travailler avec des personnes plus sensibles, mais c’est aussi beaucoup de satisfaction vis-à-vis d’un travail bien fait. »

Innov and Co propose aux entreprises des profils Cyber expérimentés ainsi que des juniors et travaille notamment avec Advens pour former ces profils, les coacher afin de les intégrer dans le monde de la Cyber. « Les retours clients sont très bons avec des collaborateurs qui sont totalement intégrés aux équipes » ajoute le responsable. Outre la volonté de rétablir une certaine égalité des chances dans le monde du travail, la mission première de Thomas Saillard reste encore d’expliquer aux entreprises que si les profils Asperger sont différents, ce qui peut être considéré comme un handicap par les uns, peut se transformer en richesse pour une entreprise. Ce message est totalement en phase avec la position de Mylène Jarossay : « Nous avons besoin dans nos équipes de gens qui ont une pensée « Out of the Box », c’est-à-dire de gens qui ne sont pas enfermés dans un carcan métier et qui ont du mal à changer de point de vue en permanence. La diversité de pensée est une arme très intéressante en cyber. Quand on est confronté à une attaque, parfois il faut savoir s’arrêter de penser avec des schémas de pensée bien connus et se faire violence pour penser autrement. Plus on a des profils différents dans une équipe, plus on a de chance de faire cela. » Thomas Saillard ajoute : « Pour contourner les défenses et s’introduire dans un système, le hacker doit réfléchir différemment. Or des personnes Asperger, parce qu’elles ont une différence, ont une autre façon de voir les choses. Elles vont pouvoir combattre ces hackers en pensant différemment. Et cette façon de penser est une source de solutions, un vecteur de réussite. »

La Cyber, territoire d’inclusion
Si les profils Asperger commencent à trouver des débouchés dans le domaine de l’IT, notamment dans les Data Sciences, bien d’autres populations pourraient trouver une issue à leur situation en se reconvertissant dans certains métiers de la Cyber. C’est notamment le cas de personnes en situation de précarité et auxquelles Jean-Marc Potdevin, Fondateur du réseau Entourage a souhaité tendre la main. Cet ancien "startuper" a notamment créé LinkedOut, le réseau social de ceux qui n’ont pas de réseau professionnel : « Notre réseau viralise le CV de ces personnes, mais appelle aussi les entreprises à modifier leur perception, faire changer le paradigme de l’insertion pour aller vers l’inclusion, ouvrir les entreprises pour accueillir la diversité. La diversité, c’est plus large que la parité homme/femme, que le handicap ou l’exclusion économique. Faire une place à ces personnes doit être perçu par une entreprise comme une richesse, enrichir la culture d’entreprise, enrichir les équipes au sens humain. »

La prochaine promotion LinkedOut compte 80 personnes issues de parcours très divers avec des jeunes qui sortent de l’aide à l’enfance, des gens qui sont arrivés en France il y a trois ans, etc. « Il n’y a bien évidemment aucun expert en cybersécurité parmi elles, mais des entreprises sont prêtes à leur ouvrir leurs portes et les aider. Ainsi, une quinzaine de collaborateurs d’Advens assurent un coaching de membres de LinkedOut et aident des personnes en situation d’exclusion. C’est une démarche tout simplement humaine, mais aussi une recherche de sens qui est aujourd’hui extrêmement fédératrice pour les entreprises. »

Après le confinement, beaucoup de collaborateurs ont remis en cause leurs choix professionnels et se sont posé des questions sur le sens de leur travail, sur sa valeur réelle par rapport à eux et par rapport aux autres. Il est de l’intérêt même des entreprises à ce que les collaborateurs retrouvent un sens à leur travail via ces opérations : « Au-delà de la richesse humaine et de la motivation que cela suscite dans les équipes, ce type de démarche apporte un vrai gain direct en termes de marque employeur. Un étudiant qui sort de l’école avec un diplôme en cybersécurité et qui rencontre une entreprise qui mise ainsi sur l’humain et qui prête attention aux plus fragiles et aux plus précaires, peut-être que c’est vers elle qu’il voudra aller. » Manon léger, cofondatrice de Latitudes, une association membre de Tech for Good qui s’est donné pour mission de mobiliser le monde de la Tech au service de l’intérêt général ajoute : « Créer de la diversité doit être une stratégie d’entreprise, une stratégie qui va lui permettre d’être plus performante sur le long terme, mieux s’adapter aux changements, maximiser aussi des externalités positives. C’est ce à quoi nous nous attachons avec les entreprises avec qui nous travaillons sur des projets d’insertion à l’image de l’association CodePhenix. » Ce projet forme au code des détenus en prison afin de leur donner des compétences en développement Web, des compétences directement valorisables à la sortie et faciliter ainsi leur réinsertion. « Outre les projets eux-mêmes, les entreprises bénéficient directement de ces externalités positives car les collaborateurs qui ont travaillé avec les détenus sont fiers de ce qu’ils ont accompli, fiers que leur entreprise leur ait permis de le faire. S’engager dans de tels projets rejaillis sur l’entreprise à la fois sur la marque employeur mais aussi sur les collaborateurs sur le plan de leurs compétences et de leur satisfaction personnelle à travailler collectivement. »

Inciter plus de jeunes à s’intéresser à la Cyber, un enjeu pour le futur

La Cyber connaît aujourd’hui une crise de croissance, une crise où la demande en ressources humaines excède de beaucoup l’offre. Beaucoup reste à faire pour intéresser de nouveaux profils aux métiers de la Cyber et de multiples actions doivent être menées afin de pousser plus d'étudiants vers le secteur. Pour Maryline Laurent, le choix d’un secteur d’activité par les étudiants porte avant tout sur le métier lui-même et la taille de l’entreprise qui va les accueillir. « Certains, parmi les plus sensibles aux valeurs telles que l’écologie et de la protection des données personnelles, sont très attentifs quant à l’image renvoyée par l’entreprise. Nous le voyons notamment dans les jurys d’admission, les étudiants veulent donner du sens à leur carrière et veulent croire en ce qu’ils font. »

Pour l'heure, la voie royale pour travailler dans le Cyber reste le diplôme d’ingénieur. Une filière qui garantit aux entreprises d’embaucher des têtes bien faites, mais un cursus extrêmement sélectif qui limite drastiquement le nombre de candidats pouvant venir alimenter une filière sous haute tension. « Tous les métiers de la Cyber ne nécessitent pas un Bac +5 et il faut réfléchir sur les façons dont on pourrait amener de nouveaux profils vers nos métiers » souligne Alexandre Fayeulle, Président et Fondateur chez Advens. « Les écoles Simplon par exemple créées par Frédéric Bardeau organisent des formations pour différents métiers du numérique et il y a sans doute maintenant une vraie opportunité de mettre en place des cursus dédiés à la Cyber» Plus largement, tous les professionnels du secteur doivent aujourd’hui s’interroger pour faire converger plus de candidats vers les filières Cyber, mais aussi en créer de nouvelles pour élargir encore les populations pouvant prétendre à un poste. Ainsi, Marilyn Laurent travaille aujourd’hui à l’ouverture des enseignements de la Cyber à un plus large public. Exemple de cette réflexion, un MOOC qui va être lancé en octobre 2020. « Ce MOOC comprend 5 semaines d’enseignements avec une vraie dimension concrète car nous avons préparé une dizaine de travaux pratiques sur différentes menaces. La cybersécurité reste néanmoins un domaine exigent en matière de connaissances techniques. Notre MOOC a un certain nombre de prérequis et nécessite d’enchainer les MOOC sur la maitrise de la ligne de commande Linux ou encore en termes de compétences réseaux. » Le MOOC a reçu près de 4 000 inscrits avant son lancement, preuve de l’intérêt suscité par la Cyber auprès du public.

La Cyber offre maintenant tout un éventail de postes de tous niveaux

Les filières privilégiées par les recruteurs sont-elles trop élitistes ? Thomas Saillard souligne que l'on peut prétendre à de nombreux métiers de la Cyber sans être ingénieur de formation « De nombreux métiers sont accessibles, notamment les premiers niveaux d’intervention dans les SOC. Autre exemple, si je considère ma dernière mission relative à l’Identity Access Management, définir les rôles et les droits d’accès de chacun dans une entreprise est une tâche abordable pour laquelle il n’est pas nécessaire d’avoir fait 5 ans d’études après le Bac. » De nombreuses tâches peuvent être menées non pas par des experts de haut niveau en cybersécurité, mais par des collaborateurs ayant reçu une formation très ciblée. Pour Manon Léger, la question est aujourd’hui de pousser les profils vers ce type de formations et pousser des gens qui ne sont pas privilégiés et qui pourraient penser que ce type de métier n’est pas fait pour elles. « Il faut savoir associer le monde du libre, les associations, les MOOC et les entreprises afin de proposer des parcours complets vers les métiers de la Cyber. C’est comme cela que l’on parviendra à générer plus d’inclusion dans ces métiers. »

Mylène Jarossay, Présidente du CESIN a pointé le rôle que doit tenir l’Education nationale dans l’émergence d’un esprit Cyber chez les plus jeunes : « L’école doit jouer un rôle quant à l’éducation des enfants à la vie numérique. Il s’agit d’un enseignement qui pourrait avoir de multiples ramifications vers l’économie, la philosophie et la sécurité des données. Il y a énormément de choses à enseigner aux enfants sur le numérique et c’est certainement quelque chose que l’on devrait pousser car si on enseigne le numérique à l’école, alors la Cyber deviendra naturellement attractive pour les jeunes. » De l’avis général, les enseignants devraient évoquer les enjeux de la Cyber dès le collège afin de sensibiliser les enfants à la protection des données personnelles et à la défense des institutions et entreprises et peut-être un jour des travaux pratiques de Cyber défense au même titre que des expériences de physique ou de chimie.

Alexandre Fayeulle, Président et Fondateur chez Advens a conclu la table ronde en soulignant l’impact qu’a eu sa rencontre avec Jean-Marc Potdevin et qui a depuis rejailli sur son entreprise et ses collaborateurs. « L’organisation du premier événement sur ce thème est un moyen pour nous de rendre l’écosystème Cyber plus ouvert. Il y a un an, lorsque nous nous sommes rapprochés de Jean-Marc Potdevin, nous étions à 1 000 lieues de penser qu’une entreprise comme Advens pouvait agir car nos métiers sont considérés comme des métiers d’experts. Nous ignorions alors beaucoup de choses. Nous avons soutenu LinkedOut et nous sommes devenus une entreprise engagée sur cette thématique de la diversité. Nous menons des actions avec Thomas Saillard, nous avons ouvert les yeux sur les personnes qui sont en situation d’isolement et d’exclusion. Ce sont des centaines voire des milliers de personnes qui, même s'ils n’ont pas un diplôme d’ingénieur peuvent être très utiles pour des entreprises Cyber. Il manque aujourd’hui 3 millions de personnes dans le secteur et la question est aujourd’hui qui peut former ces profils et vers quels postes les aiguiller. C'est une vraie opportunité à saisir ! »

Benjamin Leroux, Innovation & Marketing, Advens